THÉRAPEUTIQUE. — TOXICOLOGIE.
SUR LA MÉDICATION A OPPOSER A LA MORSURE DES VIPÈRES
, ET SUR LES MEILLEURS MOYENS DE DESTRUCTION
DES REPTILES, PAR M. LÉON SOUREIRAN.
Quelle que soit la médication en faveur dans le pays où un homme aura été mordu par une vipère, nous croyons que
le mieux sera d'opérer immédiatement une ligature assez large pour ne pas blesser, au-dessus do la partie piquée, de façon à interrompre toute
communication avec le tronc et à prévenir ainsi l'absorption du poison. Le malade opérera la succion de ses plaies et tâchera de les faire saigner, et
s'il est nécessaire on opérera quelques scarifications, puis on cautérisera les plaies soit au fer rouge, soit au moyen d'un caustique : on pourra employer avec avantage la liqueur
dont la formule a été donnée par le docteur Rodet contre l'absorption du virus vénérien, et qui est composée de: perchlorure de fer, 4grammes; acide citrique, 4 grammes ; acide
chlorhydrique, 4 grammes; eau distillée, 24 grammes. On en instille une goutte sur la partie piquée, et l'on applique dessus, pendant un quart d'heure environ, un peu de charpie ; le
patient éprouve un sentiment de cuisson qui ne dure qu'uninstant ; il se forme une ampoule qui finit par avoir l'aspect d'une piqûre de cousin. Cette papule
cesse de s'étendre au bout de vingt à trente minutes, commence à se flétrir au bout de deux heures, et disparaît
complètement au bout de quelques heures. On pourra employer aussi l'iode ou l'iodure de potassium ioduré, proposé par M. Brainard, ou même le brome. D'après M. Viaud-Grandmarais (1),
on substituera avec avantage à ces liquides la solution de MM. Brainard et Green, qui peut, sans inconvénient, être mise entre les mains de tout le
monde. Elle est formée de: eau, 60 grammes ; iodure de potassium, 4; iode métallique, 1 25 centigrammes.
Mais tous ces moyens ne sont bons qu'à la condition d'être appliqués immédiatement,
et leur action n'est que médiocre en comparaison de ceux que l'on doit prendre à l'intérieur. On se trouvera bien de faire frotter le membre et les
environs de la plaie avec des liniments ammoniacaux, et plus tard on posera des cataplasmes émollients dont l'utilité est
de faire cesser le gonflement et l'engorgement du membre. On donnera à l'intérieur des toniques et des sudorifiques, quelquefois des potions ammoniacales, mais l'action de ces dernières n'est pas assez certaine pour qu'on ne puisse
s'en passer complètement. Du reste, la médication offrant des variations presque avec chaque malade, il ne reste au médecin qu'à se laisser guider par les circonstances pour faire ses prescriptions dans tel ou tel sens.
Dans l'état actuel des choses, l'animal qui semble le mieux disposé pour détruire
les vipères, est certainement le cochon ou le sanglier, qui en est très-friand, et qui sait très-bien les tuer après leur avoir mis le pied sur la tête
(Pyrénées, Estramadure, Dordogne, Haute-Marne). Nous signalerons ici l'observation faite par les habitants de la Double (Dordogne) que les vipères sont
devenues de beaucoup plus nombreuses, depuis que les sangliers y ont été détruits (de Lentilhac), et surtout le fait suivant, dont nous devons la communication à l'obligeance de madame Passy: « Le » parc de Château-Vilain (Haute-Marne), agreste, sauvage et de plus de » 200 hectares, fourmillait de vipères avant qu'on ne mêlât des sangliers » aux cerfs, aux daims et aux chevreuils qui en sont les habitants actuels. » Mais
à peine ceux-ci y furent-ils, que les reptiles, sans disparaître tout > à fait, diminuèrent pourtant dans une telle
proportion, que la promenade » au parc pouvait se faire sans inquiétude. Toutefois il advint que, comme
(1) Pour faciliter l'introduction du caustique dans la plaie, M. Viaud-Grandmarais a imaginé un petit flacon
fermant à l'émeri, dont le bouchon, long et conique inférieurement, plonge dans le liquide. Au moyen de ce bouchon, on peut faire pénétrer la substance
médicamenteuse par gouttes jusqu'au fond des blessures agrandies. Ce petit appareil est de dimension telle, qu'il est très-facile à emporter, et peut remplacer avec avantage le flacon d'alcali volatil dont se munissent presque tous les chasseurs.
» le parc contenait de bonnes truffières, les sangliers ravagèrent tout » pour trouver et manger les truffes,
ce qui força à tuer, en 1857, le derJ> nier des sangliers qu'on y
avait mis. Mais depuis qu'il n'y a plus de » sangliers, les vipères reparaissent et se font voir en tel nombre, que l'on » a résolu de remettre
des sangliers au parc, pour pouvoir y maintenir un » équilibre tolérable. » (Madame Passy, 1859.)
Dans quelques départements, pour favoriser autant que possible la disparition des
vipères, il a été alloué des primes pour chaque animal détruit: c'est ainsi que l'on accorde 25 centimes par tête, dans l'arrondissement de
Vendôme (Loir-et-Cher), à Fontainebleau, ainsi que dans l'arrondissement de Semur (Côte-d'Or), où d'abord elle était fixée à 50 centimes; malheureusement la chasse a diminué alors dans une proportion très-grande, et la destruction ne donne plus
des chiffres aussi élevés qu'avant cette mesure (1566 vipères en 1857, 5330 vipères en
1858, et 5448 en 1859). Les chiffres qui nous ont été communiqués pour le département de la Haute-Marne par madame A. Passy, ont une éloquence qui nous dispensera d'autres détails,
pour démontrer l'importance de la fondation de primes pour la destruction des vipères: t En 1851, la quantité de vipères et les » accidents qui en résultaient commencèrent à émouvoir assez vivement le » conseil d'arrondissement de Chaumont,
pour qu'il demandât au conseil » général de voter des fonds pour leur destruction; proposition qui fut » discutée et alors rejetée. En 1855, la
demande d'un crédit fut de nou» veau présentée au conseil général, qui la prit en considération et alloua » la somme de 1500 francs, inscrite au budget de 1856 : un arrêté pré»
fectoral de novembre 1855 fixa la prime à 50 centimes par tête de vipère » tuée et présentée; mais dès la première année, le nombre des vipères » apportées a été tel, que la somme de 1500 francs a été dépassée et a atteint » le chiffre de 8707 fr. 50 c, ce qui représente l'extermination de »
17 415 vipères. En 1857, l'allocation étant encore de 1500 francs, il a » été payé 983 francs représentant 1966 vipères
à 50 centimes ; en 1858, » les vipères n'étant plus payées que 25 centimes, leur nombre s'est élevé » à 11 532
et le prix payé a été de 2883 francs; en 1859, il y a eu 8066 vi» pères détruites, en 1860, 10 330, et en 1861, jusqu'au 25 octobre, » 7036 vipères :
le total des vipères dont l'établissement de la prime a » causé la destruction, a donc été, de 1856 à 1 861, de 57 045
vipères I »
Des faits que nous venons de rapporter, il résulte certainement que le meilleur
moyen d'arriver à la destruction des vipères, est la fondation de primes accordées pour chaque animal tué et présenté :
c'est là, du reste, l'opinion qui est le plus généralement admise, et l'efficacité de cette mesure sera incontestable si la prime est suffisamment élevée ; car sans cela elle
cessera encore d'être un appât pour les chasseurs de vipères, et la preuve en est que, dans les départements où la prime a été abaissée de 50 centimes
à 25, on a constaté immédiatement une diminution notabledans le nombre des animaux présentés
(Haute-Marne, Côte-d'Or). Il parat1 aussi très-important de faciliter autant que possible le payement de la prime, car il paraît que dans quelques
localités, et en particulier dans l'Yonne, les formalités à remplir ont dégoûté les chasseurs de vipères.
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